P 120 ... le motazilisme

À notre arrivée à l'institut Warburg, cinq ou six personnes étudiaient ensemble dans une salle le manuscrit d'un théologien du XIe siècle, Abd el-Jabbar, auteur de traités sur l'épistémologie, le libre arbitre et la justice. Le Pr Sabra, vêtu 'avec une élégance impeccable, nous expliqua qu'EI-Jabbar apparrtenait au motazilisme - courant de pensée qui défend la thèse d'un libre arbitre et rend, par conséquent, les êtres humains responsables de leurs actes. Ses disciples refusaient de se disculper en invoquant la souveraineté divine. Selon eux, Dieu ne dispensait pas de récompenses ni de châtiments arbitraires; il n'avait rien d'un despote oriental ou d'un marionnettiste tirant les ficelles du monde depuis le ciel. Cette vision radicale de la liberté humaine me parut foncièrement moderne.

Le motazilisme s'opposait à l'acharisme dont les disciples tenaient Dieu pour omnipotent au point de distribuer châtiments et récompenses selon Son bon vouloir. Les traditionalistes acharistes l'emportèrent et détruisirent les écrits de leurs adversaires avec un tel acharnement que, pendant plus de neuf cents ans, le motazilisme ne survécut qu'au travers des critiques dirigées contre lui.

Au début des années 1950, un groupe d'archéologues égyptiens mit au jour des manuscrits motazilites dans une mosquée du Yémen; ce qui fournit enfin aux érudits un accès de première main aux écrits des motazilites.

Cette découverte m'intrigua. Toute ma vie, j'avais entendu parler de l'apogée de la civilisation islamique à Bagdad au XIe siècle mais, comme tous les récits d'un âge d'or, celui-ci s'intéressait plus aux splendeurs de la gloire passée qu'à ce qui la justifiait. La découverte de documents inédits ravalait l'Histoire des idées de l'époque au rang de simple conjecture.

En deux heures de séminaire, je découvris une voie d'accès à la philosophie islamique. Le motazilisme m'impressionna par sa clarté, sa rigueur, la force de ses raisonnements et son traitement analytique des questions philosophiques. Le Pr Sabra avait été l'élève de sir Karl Popper (un Juif de langue allemande, comme Wittgenstein et Warburg) dont il partageait le penchant pour une logique positiviste - penchant que trahissait d'ailleurs sa recherche méticuleuse des liens entre les différents signifiants du texte. Séduit par sa méthode, je résolus de poursuivre mes études sous son patronage.