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Histoire des goums Marocain
LE TERRITOIRE DE BOU-DENIB


Lorsque la situation politique et militaire fut rétablie, en 1920, après le soulèvement de la population du Tafilalet à l'appel de Si Moha n'Ifrouten Semlali, le général Lyautey avait prescrit, dans ses directives pour l'année 1921, que « dans le territoire de Bou Denib, le seul but était le maintien du statu quo aux moindres frais ».
Cet objectif fut atteint et les importantes opérations engagées sur les autres fronts du Maroc de 1921 à 1924, n'auront pas de répercussions sur la situation du Territoire de Bou Denib mis en sommeil.
Il n'en ira pas de même pendant la guerre du Rif. Sidi Raho, dans le massif de Bou Iblane, suivait attentivement le déroulement des opérations sur l'Ouerrha et au nord de Taza, dans l'espoir de réunir en une seule les deux zones de dissidence. Des émissaires d'Abdelkrim colportent en tribu les nouvelles de la guerre et annoncent l'entrée prochaine du « Maître de l'heure » à Fès. Les Aït Serghouchen sont sensibles à cette propagande, qui atteint leurs frères du sud de la Moulouya, les Aït Hamou, contrôlés par le bureau de Talsint, que commande le lieutenant Despax, avec un petit détachement de moghaznis.
Ayant eu vent de l'évolution de la situation politique et de l'arrivée possible chez les Aï: Hamou d'émissaires d'Abdelkrim chargés d'étendre vers le sud la zone de dissidence, le Commandement prit la décision de faire procéder au désarmement des tribus qui avaient été autorisées, jusque là à conserver leurs armes.
Or, sans son fusil, le berbère n'est plus qu'un berger ... La décision était donc hasardeuse et dès qu'elle fut connue, provoqua de nombreux départs en dissidence.

L'assassinat du Lieutenant Despax
A Talsint, en exécution de l'ordre reçu, le lieutenant Despax convoque pour le 16 décembre 1925, une fraction Aït Hamou, les Aït bel Lahcen, qu'il invite à venir avec leurs armes, qu'ils devront déposer au Bureau.
Les Aït bel Lahcen obéïssent à la convocation et viennent à Talsint en armes. Mais le climat est mauvais et la colère monte. Croyant pouvoir calmer la foule houleuse, le lieutenant Despax s'avance vers elle : un coup de feu tiré à courte distance le tue net.
Les agresseurs se ruent alors sur le bureau pour piller le magasin d'armes et de munitions, mais les moghaznis étaient sur le qui vive dès qu'ils avaient vu sortir leur officier. Ils fermèrent les portes du poste et ouvrirent le feu sur les rebelles, empêchant ceux-ci de mutiler le corps du lieutenant, resté au milieu de la place.
La situation sera vite rétablie, mais le bilan de l'affaire est lourd : 1 officier et 9 moghaznis tués, 7 moghaznis blessés. Du côté adverse, on compte une quinzaine de tués. Sur le plan moral, les conséquences en seront très graves : non seulement les tribus restent dans une expectative qui ne présage rien de bon, mais Talsint va vivre désormais dans une ambiance empoisonnée, faite de méfiance et de suspicion qui ne se dissipera plus. A partir de cette époque, les djiouch seront de plus en plus nombreux et les environs du poste deviendront le « pays de la peur », « bled el khouf ».
Quatre mois plus tard, le lieutenant Drouhin, successeur du lieutenant Despax, connaît le même sort que celui-ci : il est abattu le 28 avril 1926 au ksar des Aït Ouazzag, à une vingtaine de kilomètres de Talsint. Dès lors, et jusqu'en 1928, se dessine une vague de départs en dissidence qui portera le nombre de tentes rebelles à plus de trois cents.

L'insécurité se généralise et nos troupes, régulières et supplétives, paient un lourd tribu dans la guerilla qui s'installe. La compagnie saharienne du Guir perd 37 tués à Bou Bernous, le groupe franc du 63è,' R.T.M. est décimé à Atchan, perdant 38 tués et blessés. La légion subit des pertes sensibles à Jihani : 50 tués et 20 blessés.
La fin de la guerre du Rif et la réduction de la tache de Taza ont cependant permis de renforcer l'armature militaire du Cercle de Kerrando.
Le 21ème goum quitte son poste de Ghorgia dans la région de Guercif et prend garnison à Talsint. Mais composé essentiellement de montagnards du Moyen-Atlas, il est moins bien adapté à la lutte contre les djiouch sur ce versant déjà très saharien de l'Atlas, que le maghzen d'Aït Khebbach et de Doui Menia ou les fezzas Aït Aïssa, ennemis héréditaires des Aït Hamou, qui relèvent du poste de Nemi Tadjit du lieutenant du Boys. Il sera donc surtout employé à l'escorte des convois et à la protection des équipes de réparation des lignes téléphoniques, constamment coupées par les dissidents. Il est alors commandé par le lieutenant Guyetand.
En janvier 1928 d'autre part, une décision ministérielle groupe à Kerrando des éléments des 5ème et 21ème goums pour constituer le noyau d'une nouvelle unité, le 38ème goum, sous le commandement du lieutenant Giammertini.
Dans le courant de la même année, le 17ème goum sera transporté de Rhafsaï à Bou Anane, subissant un dépaysement total des collines humides du pré-Rif aux steppes désolées des confins algéro-marocains. Sa mission, ingrate, consiste à faire respecter la frontière toute théorique entre les terrains de parcours des nomades arabes algériens, les Oulad Naceur, et ceux des nomades berbères marocains, les Aït Khebbach.
Dans la partie sud du territoire, les compagnies sahariennes du Guir, basée à Bou Denib, et du Ziz, basée à Erfoud, sont chargées de la sécurité aux limites du Tafilalet et du Sahara. La compagnie saharienne du Ziz détache en permanence à Aoufous une section de 40 fantassins et un peloton de 20 cavaliers, autour desquels gravitent deux fezzas d'une cinquantaine de fusils chacune, la fezza du Haut R'teb et celle du Bas R'teb.

L'affaire d'Aoufous
Le poste d'Aoufous est commandé, en 1928, par le lieutenant Guillaume de Tournemire, dont la puissante personnalité fait un émule d'Henry de Bournazel. Dans l'adieu qu'il lui adressa en mars 1971, le général Parlange qui fut son ami, le présente comme « un grand seigneur, à l'allure élégante et racée, possédant une classe et un charme qui attiraient et forçaient la sympathie. Homme d'action, soldat et chef né, il donna sa préférence à la vie du bled, de ce bled du sud marocain, prenant, rude et cruel, mais riche en satisfactions de métier et en enseignements pour une âme de sa trempe.
« Durant son séjour au Tafilalet, nombreuses furent les actions dans lesquelles il montra ses qualités de baroudeur et d'entraîneur d'hommes. Une d'entre elles attira particulièrement l'attention sur lui. Le 20 octobre 1928, alors qu'il était dans son poste d'Aoufous, où il recevait son voisin et ami, le lieutenant de Launay, chef du Bureau des Affaires Indigènes de Ksar es Souq, il fut prévenu par un informateur qu'un important djich Aït Hamou venait de s'installer sur la falaise qui fait face à celle d'Aoufous, de l'autre côté de la vallée du Ziz et que le chef du djich l'invitait à venir se mesurer avec ses hommes.
« La décision est vite prise. Tournemire et de Launay rassemblent leurs gens, non sans avoir alerté une fezza voisine, qui devra couper la retraite de l'adversaire, tandis que les éléments d'Aoufous le délogeront de sa position.
« Après une approche rendue pénible et difficile par la nature tourmentée du terrain, vallée profonde dans laquelle il fallait descendre, puis falaise escarpée qu'il fallait escalader, — tout cela sous les vues et le feu de l'adversaire — toutes les difficultés sont vaincues et le contact pris.
« Dès le début, les Aït Hamou, solidement retranchés derrière des murettes, opposent une résistance farouche. Excellents tireurs, spécialistes de l'embuscade, ils soumettent les sahariens et les maghaznis à un tir nourri et ajusté, contre-attaquant à deux reprises au cours du combat. Au bout de deux heures, ils semblent fléchir, ce qui renforce l'ardeur des hommes de Tournemire et de Launay. Attaqués, les Aït Hamou décrochent rapidement, laissant leurs cadavres sur le terrain, ce qui n'est pas dans leurs habitudes. La poursuite s'engage, encouragée par des coups de feu qu'on entend dans le lointain.
« Les deux officiers pensent que c'est la fezza, qui coupe le retraite du djich. Hélas, pour accourir plus vite sur les lieux du combat, les partisans se sont écartés de l'itinéraire qui leur avait été fixé et se sont laissé surprendre dans un ravin où ils subissent des pertes.
« Cette malencontreuse rencontre ne compromet pas le succès de la journée, mais en diminue cependant le résultat » ...
« Cette affaire d'Aoufous fit grand bruit en dissidence et porta un sérieux coup au prestige des Aït Hamou, alors que celui des sahariens et des moghaznis, et de leurs chefs s'en trouva renforcé : les noms de Tournemire et de Launay furent prononcés avec crainte et respect dans les ksour du gheris » ...
Le « combat d'Aoufous » fit grand bruit aussi à tous les échelons du commandement. Tournemire se fit infliger un blâme pour avoir engagé l'affaire avec une telle légèreté, sans en avoir référé ni à Erfoud ni à Bou Denib. Le dernier mot de l'histoire appartient au maréchal Franchet d'Espérey en tournée d'inspection. Ayant eu vent de la chose, il tint à se faire présenter Tournemire qu'il félicita chaudement, ajoutant qu'à son âge, il n'aurait pas agi autrement que lui ... Il ne fut plus question de blâme ni d'arrêts ...
A M'zizel, le 38ème goum poursuit son instruction et se trouve prêt à faire ses preuves. Il va les faire dans des conditions dramatiques au milieu desquelles il se montrera l'égal des meilleurs goums.
Sous les ordres du lieutenant Peyron, officier adjoint au capitaine Blanc,. commandant le goum, une unité de marche, à l'effectif de 65 piétons et 45 cavaliers, est désignée pour participer aux opérations qui, au printemps de 1929, doivent nous permettre d'occuper la haute valle du Ziz jusqu'à son confluent avec l'oued des Aït Yacoub, c'est-à-dire, en gros, le pays des Art Moussa ou Haddou, l'une des fractions les plus guerrières des Art Hadiddou.
Le Groupe Mobile est divisé en deux groupements, l'un, partant de M'zizel, remonte la vallée du Ziz et occupe el Bordj, Amougueur, tandis que l'autre, rassemblé à la zaouïa de Sidi Hamza, pénètre dans les pays des Aït Moussa ou Haddou par la haute vallée des Aït Yacoub. C'est à ce dernier groupement qu'appartient le 38ème goum, qui est placé en avant-garde.
Le 30 avril, le goum trouve le contact à Taneghrift et perd 7 goumiers. Le lendemain, toujours en tête du groupement, il occupe le ksar des Aït Yacoub, abandonné par ses défenseurs, qu'il avait culbutés la veille. Il reçoit alors pour mission de tenir ce ksar et de participer aux opérations de sécurité du secteur.